On vous vend l’intuition comme révolution managériale. C’est une…

On vous vend l’intuition comme révolution managériale. C’est une arnaque.

L’intuition en entreprise est un mot poli pour dire qu’on n’a pas lu les bons livres.

On nous vend depuis plus de dix ans le retour de « l’invisible » et des neurosciences dans le management (neuro-management / neuro-leadership / neuro-coaching, neuro-café, etc.).

Le sensible, l’intuitif, le ressenti, l’énergétique. Le vocabulaire change, la confusion reste.

Reprenons.

Premier point. Les émotions ne sont pas l’ennemi du rationnel.

Elles n’ont jamais été expulsées que dans la caricature qu’on en fait.

Damasio l’a démontré dès 1994 avec « L’erreur de Descartes » : sans affect, pas de décision, même la plus comptable.

Les théories rationalistes de la décision intègrent cela depuis longtemps.

Prétendre « ramener » l’émotion en entreprise, c’est enfoncer une porte ouverte en se félicitant du courant d’air.

Deuxième point. L’intuition.

Kahneman et Klein, deux adversaires théoriques, ont fini par signer en 2009 un article commun, « Conditions for Intuitive Expertise ».

Conclusion : l’intuition n’est fiable qu’en environnement de haute validité, avec feedback rapide et répété.

Les pompiers, les joueurs d’échecs, les anesthésistes.

Pas le manager qui « sent » que son collaborateur ment au moment où il lui serre la main.

Là, ce n’est pas de l’intuition, c’est du biais de confirmation habillé en sagesse.

Valoriser l’intuition comme facteur central de décision dans un environnement complexe et faiblement structuré, c’est statistiquement une mauvaise idée. Les données existent. Elles sont publiques.

Troisième point. Les croyances.

Boudon a montré, dans « L’art de se persuader », qu’elles relèvent d’une rationalité, dite cognitive. Pas besoin d’« énergies », de « transgénérationnel », de « connexion à plus grand que soi ». La sociologie a déjà fait le travail, sans frissons d’épaules.

Reste le mot « invisible ».

Concept mou, parapluie, qui range sous une même étiquette les émotions, les valeurs, les dynamiques de groupe, l’intuition, la spiritualité et le reste.

Quand un mot désigne tout, il ne désigne rien.

Le vrai problème n’est pas que les managers manquent d’invisible.

C’est qu’ils n’ont pas lu Damasio, Kahneman, Klein, Boudon, Simon.

La bibliographie existe. Elle est exigeante. Elle ne se vend pas en formation de deux jours.

C’est sans doute pour ça qu’on préfère l’autre rayon.

PS : Post inspiré d’un commentaire de Christophe Genoud d’une personne vantant l’invisible en management.

PPS : Klein c’est pas Etienne mais Gary, et Simon c’est pas Yves mais Herbert.

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