Toute innovation technique est d’abord saluée comme l’apocalypse, puis rangée, quelques saisons plus tard, au rayon des ustensiles domestiques, quelque part entre le grille-pain et le correcteur orthographique.
L’IA n’échappera pas à cette loi.
On nous annonce qu’elle va remplacer les psychologues, avec le même sérieux que l’on nous annonçait, il y a peu, que le métavers réinventerait la condition humaine (il a surtout réinventé le mal de crâne).
La question, telle qu’on la pose dans les colloques et sur les plateformes de contenus courts, est d’une pauvreté touchante : l’IA va-t-elle, oui ou non, se substituer au clinicien ?
C’est à peu près aussi fécond que de demander si l’IA remplacera un jour le mathématicien.
Examinons plutôt le praticien dans son milieu naturel, c’est-à-dire débordé.
60 heures par semaine, dont il consacre, selon les estimations basses, 30 à 40% à retranscrire une anamnèse, scorer un MMPI, rédiger 4 pages pour la MDPH, synthétiser 8 entretiens avant supervision, et relire 3 mois de notes cinq minutes avant la séance.
Ce labeur-là, rigoureusement non thérapeutique, non facturé et non choisi, relève moins de la clinique que de la saisie comptable avec diplôme.
J’en sais quelque chose, ayant passé un dimanche soir il y a fort longtemps à rédiger un compte-rendu que son destinataire, j’en prends le pari, a lu, au mieux en diagonale, au pire pas du tout.
Deux écoles s’affrontent, également ridicules.
L’évangéliste, qui vous jure entre deux cafés que GPT-6 va liquider 40 ans de psychanalyse.
Et le puriste, qui refuse l’outil par principe et s’épuise à transcrire manuellement ce qu’un algorithme expédierait en trois minutes.
Le premier devient opérateur de tableau de bord, profession honorable pour un contrôleur aérien mais sans rapport démontré avec la psychothérapie.
Le second devient martyr administratif, ce qui n’a jamais guéri personne, à commencer par le martyr lui-même.
Reste ce qu’aucune machine ne saura jamais faire, et cette liste, vaut qu’on la tienne à jour : sentir qu’un patient ment par omission lorsqu’il évoque sa mère, tenir un silence de trente secondes sans le combler, ajuster une interprétation au micro-tremblement d’une main. Être responsable.
Bref, tout ce qui distingue un clinicien d’un service en ligne à 20 euros par mois.
Le scalpel n’a jamais remplacé le chirurgien.
Il lui a seulement évité de continuer à opérer à la cuillère.
Eudonia, qui automatise l’anamnèse et la synthèse d’entretiens, se range dans la catégorie des scalpels, non dans celle des concurrents.
Les psychologues qui exerceront encore dans dix ans ne seront ni les résistants héroïques ni les convertis enthousiastes.
Ce seront, plus prosaïquement, ceux qui auront su trier.
