Il connaissait sa voie. Il attendait juste un tampon.
Trois tests psychométriques. Trois résultats.
Comédien en tête de chaque liste.
Le gamin regarde ses feuilles sans surprise. Pas un frémissement.
Il le savait déjà.
Il le savait depuis les scénettes qu’il invente dans sa tête chaque jour, comme on fredonne un air sans y penser. Depuis le journal intime qu’il remplit encore. Depuis sa tentative au conservatoire, et le silence qui a suivi.
Martin a 17 ans. Il est en STI2D — pas par choix. Un conseiller d’orientation l’a écarté de l’anglais et de l’expression en fin de seconde. Quelques mots sur une fiche, et le voilà dans une filière technique qui ne lui ressemble pas. Une année « très compliquée » — il n’en dit pas plus, on n’insiste pas.
Son environnement ? Sa sœur est intermittente du spectacle. Ses parents le soutiennent, sont stables. Aucun obstacle matériel, familial, géographique.
Zéro.
Je lui demande ce qui le retient.
Trois secondes de silence.
« C’est moi avec moi-même. »
Cinq mots. Et dedans, le drame muet de milliers de jeunes qui attendent qu’on leur signe un permis d’exister.
Martin n’est pas venu chercher une révélation. Il la porte depuis des années dans ces personnages qu’il joue en silence, dans ce besoin de raconter qui transpire de chaque résultat. Ce qu’il cherche, c’est une autorisation.
« Ça me donne cette légitimité de dire à mes parents. »
Ses parents. Ceux qui le soutiennent déjà.
Un système d’orientation défaillant ne se contente pas de mal diriger. Il plante le doute à l’intérieur. Un conseiller inscrit « STI2D » sur une fiche au lieu de « conservatoire », et trois ans plus tard un garçon plein de talent a besoin d’un test et d’un professionnel en face de lui pour s’autoriser à vivre sa propre vie.
Le vrai travail d’un bilan d’orientation, ce n’est presque jamais de révéler un métier.
C’est de retirer un verrou que quelqu’un d’autre a posé.
Les tests de Martin ne lui ont rien appris. Ils lui ont rendu quelque chose : le droit de se croire légitime.
Quand un jeune dit « je ne sais pas quoi faire », écoute mieux. Souvent il sait depuis le début. Il attend juste qu’on arrête de lui dire non.
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Eudonia
eudonia . fr
